Paroles d’un autochtone, sénateur de Polynésie française

Paroles d’un autochtone, de Serge Massau
(2011 éditions Haere Po, Tahiti).

La Polynésie française, territoire d’outre-mer (TOM) devenue collectivité d’outre-mer en 2004, dispose d’une autonomie relative au sein de la République française qui octroie aux pouvoirs locaux (Assemblée de Polynésie française et gouvernement) des compétences importantes (notamment dans les domaines scolaires et culturels), de nombreux domaines de compétences restant « partagés » entre la Polynésie française et l’Etat.

La vie politique locale a été marquée, depuis les années 1980, par une forte bipolarisation entre deux grands partis politiques : le Tavini Huiraatira, parti indépendantiste d’Oscar Temaru et le Tahoeraa Huiraatira, parti autonomiste de Gaston Flosse qui tout en prônant le maintien de la Polynésie française au sein de la République, demandait une autonomie plus grande au profit des pouvoirs locaux.

L’ouvrage de science politique de Sémir Al Wardi intitulé Tahiti Nui ou les dérives de l’autonomie publié en 2008[1] a permis de mieux comprendre le Taui – le changement – incarné par l’arrivée au pouvoir d’Oscar Temaru en juin 2004 après 20 ans de pouvoir de Gaston Flosse. L’élection d’Oscar Temaru s’expliquait moins par une volonté d’’accession à l’indépendance de la Polynésie française que par les valeurs de l’UPLD (Union Pour La Démocratie)  associant au Tavini des petits partis autonomistes. Cette Union avait su, en faisant valoir la carte de l’alternance, se positionner en gardienne des valeurs de la démocratie dans un contexte de « dérives de l’autonomie » et de forte présidentialisation du régime local.

Bien qu’ayant suscité un fort espoir de changement le « Taui » n’a pas eu lieu, la Polynésie française étant désormais marquée par une forte instabilité politique – depuis 2004 le gouvernement local a été renversé 9 fois – lié pour les uns à une « immaturité » de la classe politique locale et au clientélisme et pour les autres, à un manque d’impartialité de l’Etat.

Paroles d’un autochtone est un ouvrage qui prend la forme d’une série d’entretiens entre le journaliste Serge Massau et le sénateur polynésien Richard Tuheiava, qui est devenu, en septembre 2008, le plus jeune sénateur (il a alors 34 ans) de la Ve République. Ce livre lui permet d’expliquer son parcours personnel, son engagement – d’abord culturel et professionnel avant de devenir politique – et son positionnement politique et intellectuel, Richard Tuheiava se revendiquant souverainiste plutôt qu’indépendantiste.

En 2008 alors conseiller municipal d’opposition à la mairie de Arue (Tahiti), et sympathisant de l’UPLD, Richard Tuheiava devient, à l’initiative d’Oscar Temaru (qui ne peut se présenter aux élections sénatoriales en raison de l’interdiction de cumul des mandats), le candidat de l’UDSP en binôme avec Gaston Flosse. Si l’UDSP – l’Union pour le développement, la stabilité et la paix –, cette alliance éphémère entre autonomistes et indépendantistes, s’explique avant tout par une volonté de réconciliation entre partis politiques locaux pour faire front face à l’Etat français, elle a surtout permis comme le résume Serge Massau de « faire élire un premier sénateur du camp indépendantiste et (de) sauvegarder le fauteuil de Gaston Flosse » (page 64).

Le parcours de Richard Tuheiava – élu sans avoir au préalable milité ni même adhéré au parti indépendantiste – est de ce point de vue atypique. Ce parcours atypique lui permet aussi en côtoyant des hommes venant d’horizons et de formations extrêmement variés – le Sénat à Paris, les associations culturelles en Polynésie française, la jeune chambre économique de Tahiti dont il est président en 2007 – de nourrir et d’enrichir sa réflexion personnelle autour des notions de souveraineté, d’autochtonie et de néocolonialisme.

Richard Tuheiava se définit comme souverainiste plutôt qu’indépendantiste et précise que cette réflexion doit beaucoup aux débats actuels sur la souveraineté de la France au sein de l’Union européenne. Alors que l’indépendance politique est un but, être souverainiste est défini comme un état d’esprit qui permet de se distancier d’une vision figée et absolue d’un événement historique (l’indépendance) pour inscrire la démarche sur le long terme. Mais ce concept politique est d’un usage malaisé comme le reconnaît Richard Tuheiava :

« – si un jeune indépendantiste vous demandait un peu abruptement :l’indépendance c’est pour quand ? si je comprends bien la réponse est impossible.

– ça a déjà été le cas. J’ai été embarrassé.  Je lui ai dit, d’abord, que je suis souverainiste. Il m’a dit : c’est quoi ça ? Bah c’est la même chose que l’indépendance sauf que ce n’est pas une fin en soi. C’est un mouvement permanent. Alors là, c’est encore plus compliqué » (pages 115-116)

Le concept d’autochtonie est en revanche plus facilement compréhensible et se déploie au-delà du seul champ politique comme le rappelle Richard Tuheiava lorsqu’il évoque la forte influence de Henri Hiro sur son cheminement personnel et intellectuel. Henri Hiro, que Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun décrit, dans la biographie qu’il lui a consacré en 2010[2], comme un « poète, dramaturge, cinéaste, éditorialiste et orateur (qui) a laissé une œuvre considérable, jamais égalée en densité en qualité et en diversité à ce jour en Polynésie française ». Henri Hiro part, accompagné de Turo Raapoto, en 1968 après deux ans à l’école pastorale de Hermon poursuivre des études de théologie en France, à la faculté protestante de Montpellier. A son retour en 1972, face au décalage trop grand entre ses aspirations, ses convictions et le fonctionnement de l’église évangélique de Polynésie française, il ne devient pas pasteur mais responsable du journal protestant le Vea Porotetani puis s’engage au sein de la maison de la culture de Paofai à Papeete, qui deviendra l’office territorial d’action culturelle (OTAC) en 1981 (Pambrun, 2010 : 119) ; il participe également à la création de l’association de protection de la nature Ia Ora Te Natura (que vive la nature). Le parcours de Henri Hiro illustre à la fois un désengagement religieux et un recentrement de son engagement autour des questions culturelles et environnementales. En revanche Turo Raapoto, docteur en linguistique, professeur de reo mâ’ohi et actuel président de la commission d’animation théologique au sein de l’église, illustre davantage une volonté de réformer l’église protestante de l’intérieur en portant la promotion de la culture et de la langue polynésiennes au sein de cette église. Mes travaux ainsi que le documentaire « Pain ou coco. Moorea et les deux traditions » que j’ai réalisé en 2010 avec Yannick Fer montrent les ambiguïtés de cette démarche à la fois protestante et culturelle et la difficile diffusion de ce « renouveau théologique » au sein des paroisses de Polynésie française. Les travaux de l’historien Gilles Vidal permettent de replacer cette « théologie de la terre » dans le cadre régional des théologies contextuelles océaniennes contemporaines. Richard Tuheiava décrit finement comment l’héritage de Henri Hiro peut être approprié et de quelle façon l’articulation entre appartenance protestante et identité polynésienne est reformulée au niveau personnel. Henri Hiro apparaît ainsi comme « la voix de la conscience » « qui nous rappelait que l’on pouvait vivre autrement, que la Polynésie n’avait pas à disparaître ou à faire les frais de la mondialisation » (p. 29). L’apport principal de Henri Hiro c’est avant tout un attachement à la terre (p. 30) qui permet à Richard Tuheiava de proposer sa propre définition de l’identité polynésienne et de l’autochtonie :

« Polynésien, en réalité, ce n’est pas un droit. On ne naît pas Polynésien. Polynésien, c’est la prise de conscience définitive, ferme et délibérée, que ce soit par le fait qu’on est né ici mais aussi (…) par adoption que chaque individu qui foule la terre polynésienne est porteur d’un pacte, d’un pacte ancestral, quelque chose qui a été scellé par des personnes qui remontent plus loin dans la généalogie, un pacte de respect inconditionnel et d’amour inconditionnel entre l’individu en lui-même et le milieu environnant, la biodiversité dans laquelle il réside. Et ce pacte là est transmis de génération en génération (…) On peut parler le tahitien, on peut chanter, faire des danses, mais si on n’est pas conscient de ce pacte ancestral, ce n’est pas complètement être Polynésien. » (p. 15-16)

Cette forme de sacralisation de la relation entre l’homme et son environnement est également au cœur de la compréhension de l’autochtonie de Richard Tuheiava :

« La notion d’autochtonie renvoie à une notion de responsabilité. C’est un pacte transgénérationnel (…) J’appartiens à un pacte de non agression et de respect intime avec le monde qui nous entoure, notamment l’écosystème et la biodiversité, tel qu’il relève du sacré (…) l’autochtonie permet de dire que ce n’est pas à quelqu’un d’autre de venir se suppléer à ma personne pour préserver ce pacte transgénérationnel de préservation et de protection de mon écosystème » (p.  85-86)

Si donc « l’autochtonie n’est pas fait pour rejeter l’autre » et participe d’un mouvement mondial reconnu depuis 2007 par la déclaration des peuples autochtones de l’assemblée générale de l’ONU, elle octroie aux peuples autochtones une compétence exclusive en matières environnementales et foncières notamment celle relative à la gestion des ressources exploitables, terrestres ou marines. C’est un sujet de préoccupation du sénateur qui fait l’objet d’un chapitre particulier intitulé « la tentation néocolonialiste » (pp. 134-142) : que la Polynésie française ne devienne, après les essais nucléaires, un nouveau « laboratoire » destiné à « enrichir » la Métropole au détriment de la Polynésie française. En effet, les ressources minérales profondes, les gisements de cuivre, d’or et de « terres rares » constituent désormais une richesse potentielle des fonds marins de l’océan pacifique. Si la Polynésie française est statutairement compétente pour l’exploration des fonds marins faisant partie de sa zone exclusive économique, elle ne peut pas exercer cette compétence sans l’exercice conjoint de l’Etat en matière de sécurité et de surveillance.

C’est notamment pour lutter contre cette tentation néocoloniale que Richard Tuheiava souhaite la réinscription de la Polynésie française sur la liste des pays non autonomes à décoloniser de l’ONU. Cette réinscription qui est une revendication ancienne d’Oscar Temaru a fait l’objet d’un vote favorable de l’Assemblée de Polynésie française en juillet 2011 sur la base d’un rapport juridique et historique présenté aux membres de l’Assemblée. Cette demande de réinscription qui devait initialement être examinée à l’ONU avant la fin de l’année 2011 n’a toujours pas été examinée. Elle fait l’objet d’interprétations divergentes selon les orientations politiques. Alors que les opposants à cette réinscription y voit une demande d’indépendance, Richard Tuheiava rappelle que la réinscription débouche sur un régime transitoire qui nécessite la consultation de la population locale – à travers l’organisation d’un référendum d’autodétermination – pouvant mener à différentes configurations : la départementalisation, l’indépendance ou l’indépendance-association (comme aux îles Cook, Etat associé à la Nouvelle-Zélande ). La demande de réinscription servirait dans l’immédiat à établir des relations plus égalitaires entre l’Etat français et les autorités politiques de Polynésie française qui, du côté indépendantiste, tentent de s’inspirer de la Nouvelle-Calédonie (inscrite depuis 1985 sur la liste des pays non autonomes de l’ONU) pour impulser de nouvelles relations avec l’Etat français.

Malgré l’utilisation d’un langage psychologisant parfois déroutant (« la résilience communautaire », « se libérer des chaînes du passé ») et d’une analyse des « demis » (métis) qui ne tient pas suffisamment compte de la complexité sociale et économique du Pays, cet ouvrage a au moins un double mérite : il permet d’une part de mieux comprendre le cheminement intellectuel d’un homme politique en resituant son parcours dans un contexte historique et culturel particulier et d’autre part d’entrevoir la diversité et les recompositions internes au parti indépendantiste liée à l’arrivée au pouvoir du Tavini.

Ce livre permet enfin de mieux comprendre comment se construit l’articulation entre identités protestante et polynésienne et comment se diffuse le militantisme culturel de l’église protestante mâ’ohi en dehors des pratiquants réguliers. Richard Tuheiava explique ainsi que pour lui « la spiritualité est aussi une façon de se sentir polynésien » (p. 54). Tout en se définissant « chrétien animiste »(p. 54), Richard Tuheiava reprend pour justifier son positionnement un compréhension de la terre et de la nature comme création de Dieu qui est un argument fondateur des théologies de la terre en Océanie : « Certains mettent en avant la croyance en Dieu. Mais son corollaire, c’est la croyance en la création divine. La création divine, c’est l’écosystème, c’est la biodiversité. Et le lien entre l’individu et l’écosystème, c’est le ciment de la foi en Dieu » (p.32).


[1] Sémir Al Wardi, Tahiti Nui ou les dérives de l’autonomie, 2008, L’Harmattan 263 p.

[2] Jean-Marc Pambun, 2010, Henri Hiro. Héro polynésien, éditions Puna Honu, 495 p.

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